DOSSIER: «Lorsque le lien social s’amenuise, même un chat qui miaule dérange…»

Interview de Daniel Stoecklin, professeur associé en sociologie, avec spécialisation enfance et droits de l’enfant.

La tolérance des gens face aux bruits et autres «nuisances» liées aux enfants est-elle en train de changer? Quelle a été l’évolution ces dernières années?

Les interactions avec les enfants évoluent historiquement et culturellement en fonction des attentes de comportements. La domination actuelle du mode d’action entrepreneurial, incarné par la mondialisation de l’économie de marché, a tendance à réduire la tolérance vis-à-vis des comportements spontanés des enfants. Cette situation a des racines profondes, on ne peut la comprendre et donc la gérer mieux que si on voit les lignes de force qui l’ont construite. Tout d’abord, on trouve le processus de «civilisation des mœurs» que le sociologue Norbert Elias décrit comme l’imposition des «bonnes manières»: on se tient droit, on mange en silence, on s’autocontrôle. Cela se diffuse du centre du pouvoir vers la périphérie, des classes dominantes vers les classes défavorisées. C’est ainsi que les enfants qui «font trop de bruit» et leurs parents qui ne les «maîtrisent pas» sont stigmatisés. A ces rapports de pouvoir symboliques se superposent des rapports de pouvoir économiques avec un autre mouvement historique que Viviana Zelizer, sociologue à Princeton, décrit comme le passage de l’enfant «utile» à l’enfant «précieux». Alors qu’il était auparavant considéré comme un petit adulte qui faisait pratiquement les mêmes travaux que les adultes, l’enfant a été progressivement sorti du marché du travail et placé dans son antichambre, l’école. Mais l’enfant «précieux» est un être qui reste dominé. On a un peu allégé le fardeau des enfants, mais il a surtout changé de nature: de physique il est devenu psychique. L’intolérance face aux enfants «trop bruyants» est donc une forme de «violence symbolique» (Pierre Bourdieu). Elle est indicative du sentiment d’insécurité, qui croît avec une mondialisation de l’économie de marché instaurant le règne de la concurrence tous azimuts. Cela génère chez l’individu une impression de perte de «contrôle» sur sa vie. Et les enfants sont les premiers à en faire les frais: ils ramassent un peu trop des frustrations des adultes…

Que dit la Convention des droits de l’enfant à ce propos? Comment les enfants sont-ils protégés?

La Convention des droits de l’enfant dit que l’enfant a le droit de s’exprimer librement, ce qui comprend «la liberté de rechercher, de recevoir et de répandre des informations et des idées de toute espèce, sans considération de frontières, sous une forme orale, écrite, imprimée ou artistique, ou par tout autre moyen du choix de l’enfant» (article 13). Cependant, elle ne dit rien sur le « volume sonore » de l’expression de l’enfant. Il faut donc voir ce que dit la loi. Concernant le lieu de vie principal des enfants, à savoir leur habitation, les familles sont bien protégées contre d’éventuels plaignants. Le Code des obligations prévoit qu’on ne peut pas résilier un bail si «le locataire fait valoir de bonne foi des prétentions découlant du bail» (article 271a), et ces prétentions comprennent «le droit pour les enfants de se comporter comme des enfants dans l’appartement et aux abords de l’immeuble»3 . Tout dépend donc, encore une fois, de l’interprétation sociale du comportement des enfants. C’est ici que se pose par exemple la question de la tolérance requise devant un bébé qui pleure la nuit, surtout quand ce n’est pas le sien…
Or la Convention protège aussi l’enfant de toute immixtion arbitraire dans sa vie privée (article 16). Il s’agit donc de protéger les enfants, en particulier les petits, face à l’intolérance grandissante débouchant potentiellement sur des cris qui ne feront qu’amplifier les siens, en demandant aux adultes de (re)commencer à cultiver deux vertus qui deviennent rares dans une société de plus en plus morcelée et pressée: la patience et le dialogue. La Convention des droits de l’enfant invite à une régulation «de bon sens» du bruit que peuvent faire les enfants. En effet, l’article 13 stipule que le droit de l’enfant à la liberté d’expression peut faire l’objet de restrictions si ces dernières sont prescrites par la loi et si elles sont nécessaires «au respect des droits ou de la réputation d’autrui» ou «à la sauvegarde de la sécurité nationale, de l’ordre public, de la santé ou de la moralité publique». Pour que l’autorité sévisse, il faudrait donc que les plaignants puissent démontrer que des bébés ou des enfants menacent la paix civile… La Convention n’est qu’un cadre: elle ne nous déleste pas de la responsabilité de nos attitudes, mais elle nous permet de convenir sur une base commune de modalités et d’aménagements plus favorables aux enfants.

N’y a-t-il pas un risque de voir les enfants rester tout le temps dedans s’ils ne sont pas les bienvenus dehors?  

Oui, c’est un risque qui s’accentue encore avec les technologies de l’information (smartphones et jeux connectés surtout). Le goût de l’aventure et le besoin d’exploration, ces dispositions vitales très aiguisées durant l’enfance, sont de plus en plus «canalisés» par l’industrie du divertissement. Et l’intolérance face à l’occupation de l’espace public par les enfants et les jeunes est un allié précieux (et gratuit!) pour cette industrie… Je crois qu’on ne saisira pas le malaise des enfants et des jeunes tant qu’on n’a pas admis que nos sociétés ne sont pas suffisamment accueillantes pour les enfants. S’ils «s’enferment» dans les réseaux «sociaux», c’est le symptôme d’un délitement social et ce n’est pas simplement parce que la technologie les fascinerait… La protection des adultes face au bruit est-elle plus importante que le droit des enfants à s’exprimer, en Suisse? Il devient de plus en plus difficile de construire des places de jeux car les oppositions sont trop nombreuses et bloquent les projets…
Je suis personnellement attristé de voir que dans le village de mon enfance l’espace vert au milieu du quartier où se déroulaient des petits matchs de foot très fédérateurs est aujourd’hui affublé d’un écriteau «interdit aux ballons»… Le voisinage a peut-être gagné en tranquillité, mais le quartier a perdu un peu de son âme. Lorsque la protection des adultes face au bruit devient plus importante que le droit des enfants de s’exprimer, il faut chercher la cause de ce déséquilibre: les adultes souffrent peut-être davantage du bruit parce qu’ils sont trop seuls. Lorsque le lien social en général s’amenuise, même un chat qui miaule dérange… Les projets actuellement bloqués devraient sans doute être repensés dans une logique plus inclusive, redonnant à l’espace public une nouvelle dynamique intergénérationnelle. Les parcs publics en Chine sont un bon exemple. Ils sont très animés et cela fait du bruit, mais personne ne s’en plaint. La question du bruit nous renvoie à un problème social qui doit être traité avec les enfants et non pas pour (ou contre…) eux!

L’enfant semble de plus en plus choyé au sein de la famille, mais de plus en plus mal vu de l’extérieur…. c’est juste?

Effectivement, et cela est renforcé par la concurrence effrénée qui s’invite dans toutes les sphères d’activité: son propre enfant doit être un «champion», et donc on le choie davantage parce qu’on exige aussi davantage de lui. C’est le fardeau psychique dont je parlais avant: l’enfant doit répondre à des espérances parfois démesurées. Par conséquent, les enfants sont de plus en plus «encadrés» dans leurs loisirs. Ils sont très occupés, sur-sollicités, et le temps qu’ils peuvent dédier à l’exploration libre, aux flâneries, à l’improvisation, a beaucoup baissé. Ils ne savent plus s’ennuyer… Or «l’ennui» est très constructif: il permet de se chercher et donc de construire ses propres références.

Est-on en train d’interdire l’espace public aux enfants et de les limiter à certains endroits seulement? Il semblerait que les enfants aillent toujours moins loin de leur maison lorsqu’ils jouent… Qui est responsable de cette situation?

Oui, et il n’y a qu’à se promener pour constater que l’espace public est peu fréquenté par les enfants. Dans les années 60, les enfants jouaient au foot dans la rue de l’Ale à Lausanne… Aujourd’hui, on a des places aménagées et sécurisées, spécialement dédiées aux enfants, mais elles sont sous-utilisées. De nombreuses études corroborent le constat que l’exploration libre de l’espace s’est considérablement restreinte. La responsabilité est sociale: c’est celle de «la société du risque zéro» (Ulrich Beck), dont les enfants et les jeunes paient la facture, étouffant sous la surprotection des parents «hélicoptères»4 et la stigmatisation de leur occupation alternative de la rue (on dit alors qu’ils «traînent»). C’est le signe d’un effritement de la solidarité sociale, en particulier de la solidarité intergénérationnelle. Or, même dans un monde paradoxalement unifié et morcelé par la concurrence, comme dans la fable du lion et du rat, on a toujours besoin d’un plus petit que soi… On devrait se le (re)dire: «patience et longueur de temps font plus que force ni que rage» (Jean de La Fontaine).

Propos recueillis par Henriette Schaffter