DOSSIER – Interview de Didier Ruedin

“Donc nous parlons de discrimination”

Didier Ruedin, chercheur à l’Université de Neuchâtel et coauteur de l’étude parue fin février 2019, intitulée «Discrimination ethnique sur le marché suisse du logement», répond à nos questions.

Dans quel contexte votre étude a-t-elle eu lieu? Qui l’a mandatée et pourquoi?
Cette étude sur la discrimination dans le marché du logement a été conçue par des chercheurs du National Center of Competence in Research (NCCR) «on the move»1, un pôle de recherche national sur la migration financé par le Fonds national suisse. Dans le cadre du NCCR, différents aspects de l’immigration et de l’intégration des migrants et leurs enfants sont analysés et nous avons noté l’absence d’une étude sur le marché du logement. Grâce à certaines recherches déjà menées, nous savions que le logement est perçu comme un lieu où la discrimination prend place, mais il manquait des études systématiques qui couvrent l’ensemble de la Suisse. Nous avons reçu un financement du NCCR et de l’Office fédéral pour le logement afin d’engager des assistantes étudiantes. Autrement dit, il s’agit d’une recherche conçue par nous, chercheurs, mais qui est financée par des tiers.

Quelle a été la démarche entreprise?
Nous avons d’abord pris contact avec plusieurs propriétaires et étudié les recommandations sur «Comment bien faire une demande?». Nous avons ensuite ciblé toutes les régions de la Suisse avec 10 000 demandes fictives pour visiter des propriétés, sur la base d’annonces réelles. J’ai programmé un logiciel qui a créé des messages variés et a assuré que les demandes envoyées soient réalistes. Nous nous sommes limités aux appartements en location entre une et six pièces. L’origine de nos personnes était communiquée par le nom. Pour nous assurer de bien mesurer les effets de l’origine, nous avons utilisé plusieurs noms par origine. Ainsi, nous avons pu limiter des biais si un nom avait des connotations liées à l’âge, par exemple. La phase de recherche sur le terrain s’est étendue de mars à octobre 2018.

On pourrait faire un classement par nationalité, selon les chances d’être invité à visiter un appartement, n’est-ce pas?
De manière générale, il existe des hiérarchies: les personnes suisses et provenant de pays voisins sont invitées plus fréquemment, suivies par des personnes du Kosovo et ensuite des personnes de Turquie. Nous ne pouvons pas nous prononcer sur les autres origines car nous ne les avons pas testées. Ces différences correspondent aux résultats d’une récente étude sur la discrimination dans le marché du travail. Il faut cependant noter qu’il s’agit d’un classement d’origine et non pas de nationalité: la moitié des personnes avec des noms non suisses ont indiqué leur nationalité suisse, c’est-à-dire qu’il s’agissait de personnes suisses possédant un nom indiquant une origine étrangère. Nous n’observons pas beaucoup de différences entre les personnes avec des noms non suisses avec et sans nationalité suisse. Nous en concluons donc qu’il y a un «effet» d’origine et non pas de nationalité.

Qu’est-ce qui influence également le taux de réponses positives?
La manière dont nous avons varié les demandes nous a permis d’observer l’existence d’autres facteurs, au-delà de l’origine, influençant les réponses. Par exemple, nous avons été surpris de voir que les femmes reçoivent sensiblement plus de réponses que les hommes. Les personnes avec un emploi hautement qualifié ont plus de probabilités d’être invitées à visiter les logements, particulièrement les académiciens utilisant leur titre devant leur nom. La plus grande différence perçue est la qualité du texte envoyé. Le message par défaut du site Internet était le moins efficace, et celui qui était le plus poli et élaboré avec un texte d’introduction avait une plus grande probabilité d’obtenir une invitation à visiter. La nationalité n’a pas amené à une grande différence. Par contre, nous avons constaté que les probabilités d’être invité varient selon le «quartier»: si les appartements vides sont en plus grand nombre, la probabilité d’être invité est plus élevé. Lorsque le prix de location est plus élevé, le taux de réponse est aussi plus important, indépendamment du nom du demandeur. Cela dit, il faut souligner que notre étude ne permettait que de tester la première étape. Nous nous basons sur d’autres études pour constater que les étapes après la première visite ne diminuent pas la discrimination.

Existe-t-il des différences régionales?
Oui, selon le contexte du marché du logement, ce qui correspond à une différence entre les zones rurales et urbaines. La probabilité de discrimination à l’égard de personnes à patronyme étranger est bien plus faible dans les régions urbaines. Mais il n’y a pas d’autres différences (entre les régions francophone et germanophone par exemple).

La Suisse est-elle plus touchée par cette discrimination que ses pays voisins?
Le taux de discrimination obtenu pour les personnes du Kosovo et de Turquie correspond approximativement à ce que connaissent nos pays voisins.

Que peut faire la personne qui subit une discrimination? Quels sont les moyens à disposition pour faire valoir ses droits?
Cela ne fait pas partie de l’étude actuelle, mais il faut souligner que pour un individu il est très difficile de savoir si un cas particulier est de la discrimination. Tout d’abord, il manque l’information de ce qui se serait passé si c’était une autre personne qui avait fait la demande. Si dans notre étude nous comparons deux cas complètement équivalents dans toutes les dimensions sauf le nom, nous ne pouvons pas affirmer que le propriétaire invitant la personne suisse mais pas la turque à visiter l’appartement commet un acte qui discrimine. Nous ne savons pas si ce propriétaire possède des raisons légitimes: peut-être y a-t-il déjà trois familles turques dans la maison. Ce que nous observons est la somme des décisions individuelles et avec cette somme nous observons des différences systématiques qui ne sont pas attribuables à d’autres facteurs. Nous pouvons donc conclure qu’il y a une discrimination. Autrement dit, pour un propriétaire particulier, il est possible d’avoir des raisons légitimes; pour la somme des propriétaires, ce n’est pas le cas, donc nous parlons de discrimination.

Que faire pour éviter cette discrimination?
Il existe des études sur les stratégies mises en place par des personnes subissant la discrimination, mais il faut souligner qu’il manque d’évidence que ces stratégies sont efficaces. Il est possible de mettre un autre nom, par exemple, mais, sur un plan normatif, pourquoi une personne devrait-elle cacher ses origines, en particulier s’il s’agit d’une citoyenne suisse?

1 https://nccr-onthemove.ch/about-us/le-pol-en-bref/

Propos recueillis par Henriette Schaffter