DOSSIER – Sécurité incendie: En Suisse, les isolants combustibles échappent-ils au contrôle?

Le matériau isolant mis en cause dans l’incendie de la Grenfell Tower, à Londres, est aussi utilisé dans les constructions suisses, excepté dans les bâtiments de plus de 30 mètres. Malgré une réglementation stricte, des experts mettent en garde contre le risque de se doter d’isolants non conformes lorsqu’on construit bon marché.

Il est facile à manier et résiste au froid. Surtout, il n’est pas cher. Le polyéthylène, un matériau combustible à 350 degrés, utilisé dans les revêtements extérieurs de la Grenfell Tower, a permis au feu de se propager rapidement dans la tour londonienne, le 14 juin dernier, provoquant la mort d’au moins 79 personnes. Le polyéthylène était enchâssé entre deux couches d’aluminium, un montage non conforme aux normes anti-incendie.

Les yeux se tournent alors vers ce polymère de synthèse, issu de la pétrochimie et prisé dans  la construction, au Royaume-Uni mais également en Suisse. Dans son édition du 26 juin,  le quotidien 24 heures affirme: «Ce matériau est aussi utilisé chez nous, mais pas dans les tours.» Le quotidien vaudois mène l’enquête et écarte pour sa part tout risque que l’enfer de la Grenfell puisse se produire dans une tour suisse.

Dans les immeubles de plus de 30 mètres, les normes légales prohibent en effet l’utilisation du polyéthylène, ainsi que du polyuréthane ou du polystyrène. Les hôpitaux et les EMS sont également soumis à cette interdiction, entrée en vigueur en 2003, avant la construction de la Prime Tower à Zurich (126 m) en 2011, ou de la Roche Tower à Bâle (154 m) en 2015. Mais bien après les tours du Lignon (91 m), à Genève, qui ont vu le jour dans les années 1960.

L’étape-clé de la rénovation

À l’époque, la «sécurité incendie» en était à ses balbutiements. L’industrie des polymères de synthèse heureusement aussi. Largement disponible sur le marché, la laine de verre, un isolant indigène doté d’une très bonne résistance au feu (jusqu’à six heures), a tout naturellement été adoptée pour revêtir la façade des tours. «L’isolation des façades des bâtiments du Lignon, de type laine de verre, demeure incombustible », assure aujourd’hui le Département de l’aménagement, du logement et de l’énergie (DALE), garant de la sécurité incendie dans le canton de Genève. «Le sol des  coursives est lui aussi entièrement recouvert de matériaux incombustibles », ajoutent ses services.

En cours de réalisation, la rénovation des façades des immeubles du Lignon a été autorisée en 2011. «Il s’agit à notre connaissance de la première rénovation importante sur ces bâtiments», poursuit le DALE, en soulignant que «la police du feu, par le biais de la compagnie de sapeurs-pompiers de la commune de Vernier, effectue un contrôle tous les six ans des colonnes sèches des tours, à l’avenue du Lignon 1 à 9».

Soumises à une réglementation stricte en matière de prévention incendie, les tours bâties après 2003 semblent à l’abri d’un scénario à la Grenfell. Mais qu’en est-il des plus anciennes? En Suisse, on en compte principalement cinq:  l’immeuble Bel-Air Métropole à Lausanne (52 m, bâti en 1931), la tour Sulzer à Winterthour (100 m, érigée en 1966), le Lonza Hochhaus à Bâle (68 m, en 1962), le Lochergut à Zurich (62 m, en 1965) et le Kongresshaus à Bienne (55 m, en 1966).

Les experts consultés n’excluent pas un risque dans ces tours, car l’harmonisation des réglementations incendie en Suisse ne s’est faite que récemment. La directive sur l’«emploi des  matériaux de construction combustibles dans les bâtiments» date, par exemple, de 1976. Et elle «préconisait» simplement, sans effet contraignant, l’utilisation de matériaux incombustibles pour les bâtiments élevés (soit 24 m dans les cantons romands – aujourd’hui 30 m).

Sauf triche…

Si la plupart des concepteurs étaient conscients des risques, il est cependant possible que, en l’absence d’obligation de contrôle, des édifices ne soient pas conformes aux normes actuelles, même si, au vu de leur ancienneté, ceux de plus de 30 mètres ont subi au moins une rénovation (surtout pour des raisons énergétiques). C’est pourquoi des matériaux incombustibles sont obligatoires pour les nouveaux bâtiments élevés, et le remplacement d’anciens matériaux non conformes une obligation légale en cas de réfection. «Sauf triche, aucun polymère de synthèse du type polyéthylène, donc combustible, ne devrait se retrouver logé dans les tours d’habitation suisses rénovées», considère Eric Tonicello, fondateur du bureau lausannois ISI Ingénierie et Sécurité incendie. Autrement dit, si on démantelait, aujourd’hui, les tours suisses, on trouverait des matériaux isolants parfaitement incombustibles, la laine de verre, de roche ou à base de pierre, le béton, les dérivés du plâtre, ou l’acier… mais aussi des produits plus ou moins combustibles.

En revanche, pour les édifices de moins de 30 mètres, les isolants combustibles peuvent, ou ont pu, être utilisés sans restriction. Combien d’immeubles seraient-ils concernés? Théoriquement, tous les édifices âgés de plus de dix ans, relevait 24 heures en juin dernier: «Au-delà des normes actuelles, la question de la résistance au feu demeure entière pour les bâtiments de plus d’une dizaine d’années et pour ceux qui ont été bricolés ou rénovés par des amateurs.»

En Suisse, les isolants combustibles échapperaient- ils au contrôle? Titulaire du bureau genevois JCL Conseils, expert en prévention incendie, Jean-Charles Lamonato secoue la tête: «La seule possibilité de le savoir avec certitude, c’est de passer en revue tous les édifices où ces matériaux auraient pu être utilités.» Mission pratiquement impossible.

Si les normes AEAI, régissant la prévention et la protection incendie, sont aujourd’hui juridiquement contraignantes pour tous les cantons (lire en page 9), des lacunes sont toujours possibles. C’est pourquoi «au fil des ans,elles ont été durcies», rappelle l’expert genevois Jean-Charles Lamonato. Pour les édifices entre 11 et 30 mètres, «des bandes coupe-feu de 20 centimètres entre chaque étage doivent par exemple être posées en cas d’utilisation d’une isolation thermique combustible», ajoute-t-il.

Reste que, jusqu’au 1er janvier 2015, aucune expertise anti-incendie n’était imposée sur les chantiers. Ce n’est qu’à partir de cette date que des spécialistes et experts en protection incendie doivent être associés à la planification et à l’exécution des travaux.

Pression financière sur les chantiers

Auparavant, selon le titulaire du bureau genevois JCL Conseils, sous la pression financière, la tentation a parfois pu être trop forte d’utiliser des isolants combustibles parce que moins chers. «Il fallait convaincre le maître d’ouvrage, lui faire comprendre que le risque était très élevé de céder à la pression financière, ou éventuellement compter sur son éthique professionnelle.» Désormais, «il devra répondre de ses actes devant la justice en cas d’incendie. Ses responsabilités sont clairement établies par l’AEAI».

Michel Richard, titulaire de bureau fribourgeois Richard Conseils & Associés SA, tempère. Selon lui, «peu d’isolants combustibles sont présents dans les immeubles en Suisse». Depuis plus de vingt ans, une autre pression, très forte, s’exerce sur les chantiers: elle est de nature sécuritaire. Et elle contrebalance la pression financière. Pour cet expert en prévention incendie, dans la construction suisse, depuis l’introduction des premières normes anti-incendie, la tendance est positive. «Il y a eu une grosse évolution, et dans le bon sens», assure-t-il. «On construit mieux aussi sur la base des mauvaises expériences survenues ailleurs.»

À ce stade, le drame de la tour Grenfell n’apprend pas grand-chose aux experts suisses anti-incendie. Aussi rudimentaire qu’imprudent, l’assemblage d’aluminium et de polyéthylène fait partie depuis longtemps des procédés à proscrire. Pour Michel Richard, le feu qui, en août, a embrasé la Torch Tower de Dubaï suscite davantage l’attention des professionnels. Ce gratte-ciel, l’un des plus hauts du monde, avait été ravagé en 2015 par un incendie. Les panneaux d’isolation extérieurs avaient été mis en cause. Dans les deux cas, aucune victime n’était à déplorer. Si, grâce aux équipes sur le terrain, les habitants ont été évacués, les solutions coupe-feu ont joué un rôle décisif. Ce sont celles-la qui méritent d’être importées.


«Les matériaux évoluent plus vite que les exigences légales»

Michel Richard, expert en prévention incendie à Givisiez (FR)

Les normes et les outils de prévention incendie ne cessent d’évoluer. Comment qualifiez-vous la situation en Suisse?

Michel Richard: Positivement, car nos bâtiments répondent toujours mieux aux normes. Les prescriptions s’étoffent, le métier d’expert en prévention incendie s’est professionnalisé et fait désormais partie intégrante des politiques anti-incendie. Surtout les matériaux évoluent plus vite que les exigences légales.

Quels sont les avantages les plus marquants de l’évolution des matériaux?

Ils dégagent moins de fumée et sont de moins en moins combustibles. Les matériaux naturels tels que la laine de verre ou de pierre permettent depuis longtemps une excellente résistance au feu. Mais les isolants expansés continuent aussi de gagner en efficacité.

Pourquoi continue-t-on alors à dénoncer l’utilisation d’installations non conformes?

Dans les chantiers, les décisions se prennent en tenant compte de l’ensemble des systèmes anti-incendie utilisés ou utilisables. Un exemple: si la «surpression», un procédé bloquant l’arrivée des fumées, n’est pas applicable à cause de la vétusté d’un édifice, alors on opte pour des installations de détection. Dans les constructions existantes, on analyse les situations de cas en cas et il est proposé une solution afin de prévenir un drame. L’autorité en valide la pertinence lors du permis de construire.


Pour en savoir plus: Les normes AEAI de protection incendie en Suisse

En Suisse, les prescriptions de l’Association des établissements cantonaux d’assurance incendie (AEAI), en vigueur depuis le 1er janvier 2015, ont été soumises en 2016 à une révision partielle. Les dernières adaptations sont entrées en vigueur le 1er janvier 2017.

Elles visent à protéger les personnes, les animaux et les biens contre les dangers et les effets des incendies et des explosions. Elles sont juridiquement contraignantes pour tous les cantons. Le règlement de l’AEAI comprend des normes allant de la pose de systèmes de détection aux plans d’évacuation et de sauvetage, ainsi que la marche à suivre pour les organismes d’inspection (cette liste n’est pas exhaustive).

La version la plus ancienne de ces prescription a été adoptée en 2003. Selon les professionnels, l’avancée la plus remarquable a été effectuée en 2015, avec l’obligation d’intégrer des spécialistes et experts en prévention incendie dans les chantiers.

Les trois professionnels consultés par nos soins en Suisse romande (pages 6 à 8) indiquent dans cette nouvelle norme un progrès majeur. Pour Michel Richard, titulaire du bureau fribourgeois Richard Conseils & Solutions SA à Givisiez (interview en page 8), la présence d’un expert ne permet pas seulement d’assurer le respect des normes anti-incendie, mais également d’échafauder le meilleur rapport qualité- prix, où qualité rime avec sécurité.

«L’application des mesures de protection incendie, sous la responsabilité des fournisseurs, est suivie entre quatre yeux, l’installateur et l’expert en protection incendie, ce qui réduit presque à zéro la marge d’erreur. Dans les bâtiments anciens qui ne subissent pas de modifications, les exigences applicables sont celles du moment de la construction. Heureusement, la recherche d’amélioration thermique sur ces bâtiments permet aussi d’améliorer la prévention incendie par la même occasion», explique-t-il.

L’expert souligne également que «les fournisseurs suisses en matériaux de construction organisent aussi plus de formations à l’intention des planificateurs ». Et d’ajouter que «les architectes peuvent aussi aujourd’hui s’appuyer sur des personnes disposant d’un brevet fédéral de spécialiste en protection incendie AEAI ou d’expert en protection incendie AEAI». Il rappelle enfin que, «dans le but de regrouper les spécialistes et experts, ainsi que ceux qui sont déjà certifiés, afin de poursuivre des formations, une association, l’ARESPI, Association romande des experts et spécialistes en protection incendie, a été créé en 2014».

Pour les professionnels de la sécurité incendie, mais également pour le public intéressé, les normes de l’AEAI sont consultables à l’adresse suivante: www.praever.ch

Fabio Lo Verso
Journaliste
Genève